
L’intelligence artificielle prend-elle vraiment soin de nous ?
« En voyant les foules, Jésus est bouleversé : ces personnes sont fatiguées et abattues, comme des brebis sans berger. » — D’après Matthieu 9.36
L’intelligence artificielle nous promet de nous aider à écrire, à comprendre, à organiser nos journées. Nous pouvons lui confier une question pratique, puis une hésitation, un projet, parfois quelque chose de beaucoup plus intime. Elle répond. Elle semble disponible lorsque les autres ne le sont pas.
Mais être aidé, est-ce toujours être accompagné ? Et une réponse rassurante suffit-elle à dire que quelqu’un prend soin de nous ?
Ces questions rejoignent une image biblique ancienne : celle du berger. Chez le prophète Ézéchiel comme dans l’Évangile de Matthieu, cette image invite à discerner ce qui protège la vie et ce qui l’épuise. Elle nous interroge sur les voix auxquelles nous faisons confiance, mais aussi sur notre propre manière de prendre soin.
Quand les bergers ne prennent soin que d’eux-mêmes
Le prophète Ézéchiel parle à un peuple éprouvé par l’exil. Dans le chapitre 34, il adresse un reproche sévère aux bergers d’Israël, ceux qui avaient la responsabilité de conduire le peuple et de le protéger : ils ne prennent soin que d’eux-mêmes.
Ils prennent le lait et la laine. Ils bénéficient de ce que produit le troupeau. Mais ils ne fortifient pas les faibles, ne soignent pas les malades et ne ramènent pas les brebis égarées. Au lieu de protéger celles qui leur sont confiées, ils les rendent vulnérables.
Sous leur garde, le troupeau devient une proie.
Le rôle du berger est de prendre soin. Pas de se nourrir aux dépens du troupeau.
Cette parole nous invite à regarder notre propre société. Qui sont les bergers modernes auxquels nous confions une part de notre existence ? Qui nous promet de nous guider, de nous rassurer ou de nous rendre heureux ? Et que deviennent ces promesses lorsque notre intérêt ne coïncide plus avec celui de ceux qui les formulent ?
La question concerne les institutions, les entreprises, les responsables politiques ou religieux. Elle peut aussi se poser dans nos relations les plus ordinaires.
Sommes-nous considérés pour ce que nous sommes, ou principalement pour ce que nous apportons ? Qui reste auprès de nous lorsque nous ralentissons, lorsque nous vieillissons, lorsque nous ne pouvons plus répondre aux attentes ?
Il ne s’agit pas de soupçonner toute aide ni de condamner toute activité économique. Le texte d’Ézéchiel nous donne plutôt un critère de discernement : que deviennent les personnes fragiles ? Sont-elles protégées, accompagnées, relevées ? Ou sont-elles laissées de côté dès qu’elles ne présentent plus d’intérêt ?
Face aux bergers qui se servent eux-mêmes, Dieu annonce qu’il leur retirera la charge de son troupeau. Il ne veut pas laisser les siens à leur merci. Il prendra soin d’eux lui-même.
Jésus voit les foules et il est bouleversé
Des siècles plus tard, Matthieu nous présente Jésus parcourant les villes et les villages. Il enseigne, annonce la bonne nouvelle du Royaume et guérit. Puis l’évangéliste décrit son regard sur les foules : elles sont éprouvées et abattues, comme des brebis sans berger.
Les responsables religieux ne manquent pourtant pas. Il existe des institutions, des règles et des personnes dont la parole compte. Mais leur présence ne suffit manifestement pas à empêcher cette détresse.
L’image des brebis sans berger fait écho à celle d’Ézéchiel. Elle évoque des personnes qui ne savent plus sur qui compter, dont la vie a été secouée et qui manquent de protection.
Cette réalité ne nous est pas étrangère. Nous pouvons être entourés et nous sentir seuls. Recevoir beaucoup de messages sans trouver quelqu’un à qui dire vraiment notre fatigue. Disposer de nombreuses informations et ne plus savoir à quelle parole faire confiance.
Et Jésus les voit.
Il ne voit pas seulement une foule à enseigner ou un groupe à organiser. La souffrance de ces personnes le touche. Matthieu parle de compassion : leur détresse le bouleverse, le prend aux tripes.
Notre humanité le bouleverse. Jésus ne passe pas son chemin.
Cette compassion ne reste pas une émotion. Elle traverse sa manière d’agir : il s’approche, soigne, enseigne et ouvre un chemin d’espérance. Dans la suite du récit, ses disciples sont eux aussi appelés à participer à cette mission.
Voilà ce qui distingue profondément son attitude de celle des mauvais bergers. La vulnérabilité n’est pas, pour lui, une occasion de profiter de quelqu’un. Elle appelle une présence et un engagement.
Dieu s’engage à prendre soin et nous invite à faire de même
Le texte d’Ézéchiel s’adressait d’abord au peuple d’Israël dans son histoire. Nous ne devons pas effacer cette première destination. Mais, à la lumière du Christ, nous pouvons aussi y entendre une parole qui rejoint notre vie.
Notre confiance n’est pas condamnée à osciller entre deux impasses : nous abandonner aux mauvais bergers ou conclure que nous ne pouvons compter sur personne.
Dieu s’engage. Il promet de chercher les dispersés, de les rassembler et de les mettre à l’abri. Il soignera les blessés et redonnera des forces aux faibles. Ce ne sont pas simplement des intentions généreuses. Le berger prend lui-même la responsabilité d’aller vers son troupeau.
Pour la foi chrétienne, cet engagement prend chair en Jésus-Christ. Il ne reste pas à distance de notre condition. Il nous rejoint jusque dans notre fragilité.
Cela ne signifie pas que toute difficulté disparaît immédiatement. Mais notre fatigue ne nous rend pas indignes de son attention. Nous n’avons pas à devenir forts, utiles ou irréprochables avant de pouvoir nous tourner vers lui.
Ce regard nous interroge aussi lorsque nous avons une responsabilité envers les autres.
Est-ce que je cherche d’abord mon confort, mon intérêt ou ma reconnaissance ? Est-ce que j’écoute pour comprendre, ou seulement pour pouvoir répondre ? Suis-je encore capable de me laisser toucher par une personne dont je n’ai rien à attendre ?
Avoir une âme de berger signifie porter un regard bienveillant autour de soi. Cela peut être remarquer le collègue qui ne parle plus, rappeler une personne isolée, écouter une voisine sans regarder l’heure ou refuser de laisser un camarade seul.
Ces gestes ne résolvent pas tout. Mais ils disent à quelqu’un : ta vie compte, et je ne me détourne pas de toi.
Chaque fois que nous choisissons de prendre soin plutôt que de passer notre chemin, quelque chose du cœur du Bon Berger devient visible.
L’intelligence artificielle reste un outil, pas notre berger
C’est dans cette perspective que je crois nécessaire de regarder l’intelligence artificielle.
Elle peut rendre de réels services. Nous aider à trouver une formulation, à explorer une question, à structurer un travail. Le problème n’est pas de reconnaître cette utilité. Il commence lorsque nous ne discernons plus la place que nous lui accordons.
L’IA peut prendre les allures d’un berger toujours disponible. Elle semble nous dire : confie-moi tes questions, tes projets, tes difficultés, et je vais t’aider.
Alors nous confions. D’abord une tâche, puis des idées, des documents, parfois des fragments de notre intimité.
Mais à qui confions-nous tout cela ?
Derrière l’interface, il y a des entreprises, des infrastructures et des choix humains. Selon les services, les réglages et les conditions d’utilisation, nos échanges peuvent être conservés ou réutilisés. Ce que nous déposons dans une conversation ne reste pas nécessairement dans le cercle de confidentialité que nous imaginons.
Ce qui promet de nous servir peut alors nous dépouiller de ce que nous aurions voulu garder pour nous.
Ce risque mérite une vigilance concrète : quels documents transmettons-nous ? Contiennent-ils des informations sur d’autres personnes ? Avons-nous besoin de tout partager pour obtenir l’aide recherchée ? Savons-nous ce que le service prévoit de faire de ces contenus ?
Une réponse rassurante n’est pas une présence humaine
Un autre risque concerne notre confiance.
Nous pouvons finir par attendre de l’IA une sagesse capable de conduire notre vie. La facilité avec laquelle elle formule une réponse peut nous donner l’impression que cette réponse mérite notre adhésion.
Pourtant, une formulation convaincante ne garantit ni la vérité d’une information ni la justesse d’un conseil pour notre situation.
De même, des mots qui ressemblent à de la compassion ne sont pas équivalents à la présence d’une personne qui partage notre condition. Une conversation avec une IA n’est pas une rencontre avec un être humain qui connaît la fatigue, la fragilité et la responsabilité d’une relation.
Il y a une différence entre produire une réponse adaptée à l’expression de ma souffrance et venir s’engager auprès de moi.
C’est précisément ici que le regard de Jésus m’interpelle. Il voit les foules et il est bouleversé. Il ne recueille pas leur vie pour en tirer profit : il donne la sienne.
Garder notre discernement
Utiliser l’IA avec intelligence, c’est donc aussi lui donner des limites.
Nous pouvons vérifier ses réponses, protéger les informations que nous lui confions et confronter ses suggestions à notre jugement. Nous pouvons chercher l’aide de personnes compétentes lorsqu’une décision engage profondément notre vie. Nous pouvons surtout veiller à ne pas laisser la facilité d’un échange numérique remplacer peu à peu les rencontres dont nous avons besoin.
Il ne s’agit pas de rejeter l’outil. Il s’agit de ne pas lui remettre la conduite de notre existence.
L’intelligence artificielle peut nous assister. Elle ne devient pas pour autant le Bon Berger.
Pour moi, celui-ci demeure le Christ. Sa voix ne se reconnaît pas seulement à ce qu’elle promet, mais à son engagement pour notre vie. Elle nous invite à recevoir son soin et à prendre soin à notre tour.
Écoutons cette voix. Et gardons assez de liberté pour discerner celles qui voudraient prendre sa place.
Pour poursuivre la réflexion
À quelles voix est-ce que je confie mes choix, et quelle place leur ai-je laissée ?
Quelles informations personnelles ou concernant d’autres personnes est-ce que je transmets à des outils d’IA ?
Qui pourrais-je rejoindre cette semaine, sans rien attendre en retour ?
Seigneur Jésus, au milieu des voix qui m’appellent, apprends-moi à reconnaître la tienne. Garde mon discernement et accueille ma fatigue. Donne-moi de recevoir ton soin et de devenir une présence qui soutient.

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