
SOMMAIRE
- À l’aube de l’ère de l’intrication
- Quelle place pour l’Église ?
- La boussole à trois pôles
- Quelle voix de l’Église ?
- Conclusion
- L’Évangile est gratuit
- L’humanité avant tout
- S’ancrer dans la réalité
- Sortir de l’isolement
- S’accepter tel que l’on est
- Poser un regard critique
- Adopter un regard d’amour
- Rêver, créer et vivre
1 – À l’aube de l’ère de l’imbrication
Dans un monde ultra-connecté où la guerre de l’attention fait rage, un nouvel acteur a surgi du cœur de cet océan numérique : l’intelligence artificielle.
Dans son ouvrage,Le temps de l’obsolescence humaine, Bruno Patino définit cette nouvelle réalité comme étant l’ère de l’imbrication. L’IA, reposant sur une force de calcul et de probabilité ahurissante, se nourrit de nos données personnelles, mais surtout – et c’est là que réside la nouveauté révolutionnaire – de nos émotions, de nos réflexions, de nos pensées, que nous lui partageons dans nos multiples requêtes.
En livrant nos états d’âme, nos préoccupations et nos questionnements, l’IA aspire tout ce qu’elle peut de notre cerveau. Certains la qualifient d’agent personnel, d’autres de conseiller personnel, d’autres encore d’ami fidèle. Si chaque réponse semble réfléchie sur mesure pour l’utilisateur, il faut accepter le fait que son aide n’est pas inconditionnelle. Son aide se fait au prix de notre cerveau et de notre esprit qui se livrent à la machine. Mais peut-on faire autrement ?
Aujourd’hui, l’IA est partout. Elle est intégrée à tous les domaines de nos existences comme une surcouche, comme une seconde peau. Une protection ou une extension de soi dans le meilleur des cas ; une prison enfermant l’utilisateur dans un système de pensées paramétrées par les entreprises qui gèrent ces IA, dans le pire des cas. Avec, à terme, le danger pour l’humanité d’arrêter de réfléchir, d’endormir son esprit critique au profit de pensées toutes faites, dictées par une machine dont on ne connaît pas tous les codes. Ainsi, cette formidable avancée technologique qu’est l’IA porte en elle-même des dangers qu’il ne nous faut pas ignorer.
Le danger de la manipulation
Bruno Patino en souligne plusieurs, dont celui, non négligeable, de la manipulation. Cette “nouvelle économie, fondée sur la confiance envers des systèmes que nous ne comprenons guère” pose une question vertigineuse. L’opacité de la configuration des IA nous pousse à leur vouer une confiance aveugle. Or, aujourd’hui déjà, des règles, des limitations et des sensibilités sont imposées à ces super-calculateurs. Il ne nous est pas possible de savoir comment sont construits ces algorithmes, ni à quelles fins ils l’ont été. Car ils appartiennent, pour l’écrasante majorité d’entre eux, à des sociétés privées qui poursuivent des objectifs de bénéfices mercantiles. Tout en sachant cela, la confiance nous est imposée. Ce n’est pas un choix personnel, c’est une obligation.
Si cela est déjà problématique, que faire des stratégies marketing des sociétés qui les gèrent et qui font de l’utilisateur la ressource naturelle à exploiter, à monétiser ? Que faire de ce consommateur qui devra débourser pour utiliser un outil qui le poussera peut-être à payer pour des services ou des produits tiers mis en avant par l’IA, au vu d’accords commerciaux inconnus de tout un chacun ? Finalement, l’humain est réduit à son adresse IP. C’est son nouveau nom de famille. C’est ce qui, du point de vue de l’IA, le définit.
Confiance donc, dans un système opaque qui s’impose et qui impose un fonctionnement visant le bénéfice, où l’être humain est réduit à un numéro à exploiter et à dépouiller. La confiance en prend un coup. Et le manipulateur peut allègrement continuer à asséner des coups.
Prenons des questions d’opinion publique, de politique, de faits de société. Quels filtres les puissants du monde vont-ils imposer à leurs algorithmes ? Si l’on se bat déjà avec difficulté pour éviter que des IA promeuvent le nazisme, imaginez la facilité de leur demander, au contraire, de promouvoir un point de vue au détriment des autres… Dans les faits, en créant un agent IA, un prompt bien construit suffit.
L’ère du doute
Cette crise de la confiance annonce une ère du doute. Quelles informations, quelles images transmises sont dignes de confiance ? En faisant défiler les réseaux sociaux, on ne sait déjà plus distinguer ce qui est réel, ce qui ne l’est pas, et ce qui en est un mélange : une adaptation améliorée de la réalité. En contrôlant les réponses des IA sur les prompts, on se retrouve à devoir contrôler les informations au vu des approximations courantes et, pire encore, des inventions produites par la machine pour satisfaire l’utilisateur. Que reste-t-il de la vérité ? Bruno Patino ose l’expression de “post-réalité”.
Chacun se retrouve à devoir faire face à cet état de fait. Et, paroxysme de l’aberration, au lieu de trouver conseil auprès de personnes réelles, d’ouvrages de référence, l’utilisateur sera tellement pris dans le système qu’il interrogera ce dernier pour s’assurer de la pertinence de ses réponses. Enfermé dans une boucle, dans une méga-bulle ultra-personnalisée, il se retrouvera isolé dans ses raisonnements, dans une projection de la réalité alimentée par une IA qui, sous couvert d’omniscience et d’omniprésence, l’emprisonnera dans son système de pensée.
Nouveau type d’enfermement
Cette déshumanisation relationnelle s’accentuera en amputant les utilisateurs de leurs capacités d’interaction. Imaginez-vous discuter avec une personne toujours de votre avis, qui ne cesse de vous caresser dans le sens du poil, n’exprimant aucun souhait, aucun avis, aucune demande, si ce n’est pour renforcer votre propre idée. Vous ne parlez pas à un humain, ni à un mur, mais à votre reflet dans un miroir.
Seul face à soi-même et à un mirage d’altérité qui n’est en réalité qu’un pâle reflet de soi, le danger de se couper des autres et de devenir des estropiés des relations humaines est grand. Comment gérer intérieurement l’altérité, la divergence d’opinion, la différence culturelle, la sensibilité émotionnelle, les débats d’idées et le fait que, parfois, l’on doive faire un pas de retrait pour mettre l’autre en avant ? Dans un univers où la personne est considérée comme un roi à qui tout est dû et qu’il ne faut surtout pas contrarier, la crainte et la peur de l’autre vont surgir, et avec elles : l’isolement, la solitude. Et cette crainte, cette peur de l’autre engendrent le rejet, la mise à l’écart, la polarisation.
Cette polarisation, due à l’enfermement dans des systèmes de pensée hermétiques et à la perte des capacités d’interagir avec les autres, risque fortement de favoriser l’apologie d’une société régie par la loi du plus fort. Celles et ceux qui auront le plus de moyens, qui crieront le plus fort, qui maîtriseront les IA et qui sauront s’en servir à leurs fins – au détriment de leurs cibles – seront celles et ceux qui régneront sur cette terre.
En polarisant les opinions, en enfermant les gens dans leurs bulles, ils auront réussi à appliquer, du point de vue du numérique, l’adage : diviser pour mieux régner. Ici : diviser pour gagner un maximum d’argent. Mais qui s’en plaindra ? Probablement pas grand monde. Le bien-être, l’autosatisfaction, la réponse à tous les problèmes semblent être garantis par cette surcouche numérique proposée. Enfermé dans nos bulles de bien-être, nous entrerons de plain-pied dans l’ère de la superficialité.
Ni la vérité ni la réalité ne compteront vraiment. Le bien-être personnel et l’absence de contradicteur – l’IA nous caressant dans le sens du poil – en seront les maîtres-mots. Un sentiment de toute-puissance s’emparera d’une frange de l’humanité… jusqu’au jour où elle se rendra compte que personne n’est au centre du monde : nous sommes tous une part du monde.
Il risque dès lors d’y avoir de nouvelles castes numériques. Il y aura les hyperconnectés, dont l’accès à l’IA sera garanti. Leurs capacités seront augmentées, leur rapidité de travail, leur productivité et leur accès à des sources de connaissance démultipliées. Ces hyperconnectés deviendront de nouveaux modèles de réussite qui s’inspireront mutuellement vers toujours plus de connectivité.
Nouvelles catégories sociales
Il y aura ensuite celles et ceux qui profitent du système et qui suivent les pratiques qui leur sont imposées. Sans réflexion, sans attente particulière, le monde du numérique colonisera progressivement toutes les parts de leur existence sans qu’ils s’en rendent compte, sans qu’ils l’aient recherché. Ils seront la poule aux œufs d’or des maîtres de l’IA.
Il y aura les réticents, ceux qui subissent ces avancées technologiques mais qui s’adaptent à contrecœur, émettant des réserves et protégeant autant que possible leur identité humaine, avec la crainte de devenir, sur le long terme, une espèce en voie de disparition.
Il y aura les exclus. Celles et ceux qui, par désintérêt ou tout simplement parce qu’ils n’auront pas réussi à suivre le rythme ou à comprendre le fonctionnement, seront progressivement exclus de la société. On en voit déjà les méfaits avec la numérisation à outrance de la société, qui laisse sur le carreau le troisième âge, qui n’a jamais appris à utiliser ces outils.
Il y aura les désabusés, celles et ceux qui auront perdu toutes leurs illusions dans un monde meilleur porté par les machines. Ils auront perdu leur emploi, leurs économies auront été aspirées par des algorithmes qui auront joué à la bourse à leurs dépens. Ils seront les victimes des dysfonctionnements numériques, ou encore ils auront pris conscience d’avoir été exploités, asservis par un système qui leur promettait monts et merveilles.
Et enfin, il y aura les aspirants. Ceux qui rêvent d’accéder à ces technologies. Ceux qui ne sont pas nés au bon endroit ni dans la même société. Ceux qui feraient tout pour y accéder et qui, pourtant, sont réduits à se tenir à distance, voire à être exploités pour produire, pour fournir la matière première nécessaire à la fabrication des gigantesques hangars à serveurs.
Et là, au-dessus de tous, les nouveaux rois de la terre, les grands de ce monde, propriétaires des IA, feront la pluie et le beau temps de ce nouvel univers, de cette nouvelle ère : l’ère des machines.
2 – Quelle place pour l’Église ?
Faut-il promouvoir une attitude alarmiste et résistante face aux IA ? Faut-il promouvoir une posture progressiste qui embrasse pleinement ces nouvelles technologies ? Faut-il, comme le suggère le pape Léon XIV, dans son encyclique Magnifica Humanitas, polariser l’utilisation de ces technologies entre ce qui est utilisé “pour le bien” et ce qui l’est “pour le mal” ? Faut-il simplement compter sur l’autorégulation humaine d’une nouvelle technologie qui ne reste qu’une technologie parmi d’autres ?
Personnellement, je soutiens la thèse de Bruno Patino, qui aborde cette question avec la formule de l’ère de l’imbrication. Or, qui dit “imbrication” dit “omniprésence” de l’IA dans toutes les sphères de la vie privée et publique. Il n’est donc plus possible de polariser l’utilisation de l’IA autour des pour ou contre, du bon ou du mauvais outil. Le défi sera de trouver une juste mesure, un juste chemin, un équilibre dans une pleine conscience des enjeux.
Si tout le monde sera d’accord pour dire : “On ne veut pas d’une IA qui déshumanise et qui exploite l’être humain”, tout le monde ne saura pas comment se retrouver dans une juste utilisation qui soit respectueuse de soi, de l’autre et de l’environnement, par exemple.
Nous pourrions penser à la question de la littérature ou de l’Internet. Lorsque ces outils sont apparus, une polarisation entre les pour et les contre est apparue. Aujourd’hui, ces outils ont pleinement intégré nos sociétés, car nous avons appris à les utiliser tout en étant conscients de leurs limites. Jusqu’à un certain point, il en va de même pour les réseaux sociaux, quoique cela soit encore relativement récent et toujours en mutation.
Mais l’exemple parallèle d’un monde totalement imbriqué par l’omniprésence d’une réalité qui s’est imposée à nous est celui de la mondialisation et de ses conséquences sur l’écologie, ainsi que sur les limites éthiques et morales de l’utilisation, voire de l’exploitation, de certains ouvriers à des fins mercantiles. Si l’on lève les yeux et que l’on regarde tout ce qui se trouve dans nos lieux de vie, une grande partie est le fruit de cette mondialisation.
Quel en est l’impact sur l’environnement lorsque tout est transporté en bateau ? En 1980 déjà, l’Américain Milton Friedman expliquait que, pour fabriquer un crayon de papier, l’usine productrice faisait venir le caoutchouc pour la gomme de Malaisie, le métal pour rattacher la gomme au crayon de Chine, le bois de la côte Pacifique des États-Unis et le graphite d’Amérique du Sud… Tout cela juste pour un crayon.
Qu’en est-il de l’empreinte carbone de tout ce que nous faisons ? Qu’en est-il de nos vêtements et de nos chaussures ? D’où viennent-ils ? Qui les a fabriqués et dans quelles conditions ? Dans ce monde où la mondialisation et ses implications sont complètement imbriquées de manière omniprésente et apparemment invisibilisée, comment peut-on s’en sortir ?
Le monde opposera toujours des opportunistes avides de succès et de bénéfices à des lanceurs d’alerte et des militants réfractaires, profondément opposés à ces maîtres du monde. Mais l’Église doit-elle se positionner dans un militantisme anti-intelligence artificielle ? Je ne crois pas.
Je crois que l’Église est appelée à promouvoir un espace de dialogue, comme le souligne le pape Léon XIV, auprès des grands décideurs du monde, mais aussi auprès de tout un chacun qui se trouve confronté à ces réalités. Et dans ce dialogue, loin des réponses toutes faites, des points de vigilance peuvent être proposés. L’idée serait d’offrir une sorte de boussole pour aider l’humanité à trouver sa voie. Un chemin jamais évident à discerner, toujours remis en question, et qui oscille d’une valeur à une autre, d’un principe à un autre. Cette boussole permettrait de s’orienter pour aller dans la bonne direction… encore faut-il savoir où l’on veut aller.
Et là où nous voulons aller, en tant qu’Église, c’est dans la valorisation de l’humanité en chacun. En tant que chrétiens, cela peut se faire en référence au Christ, à Dieu qui, lui-même, croit en l’humanité et qui a tout fait pour élever notre humanité.
De fait, comme pour l’imbrication du papier, d’Internet, des réseaux sociaux, des questions écologiques et de la mondialisation dans nos quotidiens, l’imbrication de l’IA va nous demander de développer une boussole, un outil, des principes qui aideront l’humanité à trouver sa voie. Une voie qui, parfois, se trouvera dans les extrêmes, parfois dans une sorte d’équilibre à mi-chemin, mais toujours dans un dialogue avec sa propre humanité, celle des autres et, pour le croyant, sous le regard-dialogue de Dieu.
Utiliser l’image de la boussole à quatre pôles est problématique en soi. En effet, la boussole utilise un système de pensée binaire : le nord par opposition au sud, l’est face à l’ouest. Autrement dit, nous sommes dans une logique d’une alternative qui s’oppose radicalement à une autre alternative. Nous sommes dans une logique binaire.
Il en va de même en politique lorsque l’on s’affirme de droite ou de gauche. Et si l’on se trouve entre deux, au centre, on devient une sorte de mélange flou, qui peut s’apparenter, au pire, au vide qui sépare le 1 du 0 dans le code binaire, ou, au mieux, à une représentation du meilleur des deux pôles dans une sorte de point d’équilibre. Mais est-ce bien cette mentalité dualiste, binaire, d’opposition, du fer qui aiguise le fer, que nous devons mettre en avant dans nos réflexions sur notre rapport à l’intelligence artificielle ?
Je propose ici une troisième voie, une alternative de pensée qui nous éviterait d’entrer dans une réflexion pour-contre, bien-mal, juste-injuste, écologique ou non, etc. Je propose, pour ce faire, l’idée de la boussole à trois pôles.
3 – La boussole à trois pôles
Contrairement à la boussole classique, qui oriente selon deux axes opposés – Nord-Sud, Est-Ouest -, la boussole _tripolaire_ ne cherche pas seulement une direction, mais une position. Elle ne demande pas : “Où est le nord ?”, mais : “Où suis-je entre trois points de référence ?”
Cette boussole _tripolaire_ peut se schématiser sous la forme d’un triangle équilatéral qui permet de représenter trois pôles placés à égale distance les uns des autres. Aucun pôle ne domine les deux autres. Chacun exerce une force, une attraction, une orientation propre. Le sujet ne se situe donc pas sur une ligne entre deux opposés, mais dans un espace vivant entre trois tensions.
Le point central devient alors le lieu du discernement : non pas un compromis entre trois directions, mais un point d’équilibre, de justesse et d’intégration. C’est l’endroit où les trois appels peuvent être entendus ensemble sans être confondus.
Le centre d’un triangle équilatéral est à la fois le centre de gravité – équilibre entre les trois côtés -, le centre du cercle inscrit – égale distance au point central -, le centre du cercle circonscrit – égale distance aux trois pôles -, l’orthocentre – là où se rencontrent les hauteurs, axe d’élévation -, et le centre des médianes – convergence des lignes issues des sommets. Le centre du triangle équilatéral devient le lieu où les trois pôles cessent d’être en concurrence pour devenir une orientation unifiée : le lieu de l’équilibre parfait.
Le centre n’annule pas les trois appels : il les tient ensemble. Il devient le lieu du discernement, là où l’être ne choisit pas contre l’un des pôles, mais apprend à habiter leur juste relation.
Dans les faits, l’être humain serait appelé à se positionner constamment au sein de sa boussole _tripolaire_. Il ne se trouve pas simplement devant une opposition binaire, mais au cœur d’un champ de tensions entre plusieurs pôles, plusieurs appels, plusieurs fidélités possibles.
Constamment travaillé par ces tensions, il est invité à assumer ses choix, ses attitudes et ses orientations, tout en reconnaissant ses propres limites. Ses sensibilités ne sont pas universelles. Ses affinités pour l’un ou l’autre des pôles ne sont pas forcément partagées par tous. Il ne discerne donc jamais depuis un lieu neutre, mais depuis une histoire, une conscience, une culture, une foi, des blessures et des appartenances.
En théologie protestante, cette réalité peut être éclairée par la grâce : non pas comme suppression de la responsabilité humaine, mais comme libération de la culpabilisation. La grâce ne supprime pas la responsabilité humaine ; elle la libère de la culpabilisation. Elle permet à l’être humain de reconnaître ses limites, ses méconnaissances et ses ambiguïtés sans être écrasé par elles.
Sortir de la culpabilisation ne signifie donc pas sortir du discernement entre le bien et le mal. Cela signifie sortir d’un mode de pensée strictement binaire, accusateur et enfermant, pour entrer dans une pensée de la grâce. Une pensée qui reconnaît les champs de tension, les contradictions, les fragilités et les choix imparfaits.
La grâce dit alors : je ne vois pas tout, je ne maîtrise pas tout, je suis traversé par des tensions réelles ; pourtant, je suis appelé à choisir, à répondre, à avancer. Non pas dans l’illusion de ma pureté, ni sous le poids permanent de ma culpabilité, mais dans une responsabilité habitée par la confiance.
Maintenant que nous avons défini la nature de la boussole tripolaire et la mentalité dans laquelle l’utiliser, comment pourrions-nous définir ses trois pôles ? Ma proposition consiste à considérer l’être humain comme une personne en relation avec elle-même, avec les autres et avec la nature. Ce sont les trois pôles universels. Chaque personne pense à soi, à son prochain et, enfin, à son impact environnemental.
Chaque décision implique ces trois sensibilités et, même lorsque l’on ne pense “qu’à soi”, nos choix impactent, consciemment ou non, les autres et potentiellement la création. On en reviendrait presque aux textes de la Genèse, où Dieu crée l’être humain relationnel et responsable envers sa création.
D’ailleurs, où se trouve Dieu, la spiritualité, sur cette boussole ? Ne devrait-il pas être le quatrième pôle ? Pour deux raisons, je ne le crois pas. Chez les chrétiens – et dans de nombreuses autres croyances -, Dieu est d’abord source d’inspiration pour l’humanité. Il est le principe de vie, le créateur de vie, la vie elle-même, selon les théologies. Il se situe à la fois hors-boussole et au cœur même des intentions de l’utilisateur de la boussole.
Qu’est-ce qui anime l’utilisateur de la boussole ? Dieu veut se poser en inspirateur de sens, et non en indicateur automatique de choix. Deuxièmement, chez les chrétiens, Dieu lui-même incarne cette _tripolarité_ dans sa Trinité. Le Saint-Esprit est offert à chaque être humain – dimension individuelle -, le Christ est le fondement de son Église – dimension communautaire -, et Dieu le Père est le créateur de toute chose – dimension environnementale. Dieu représente, dans sa Trinité, un équilibre parfait entre ces trois pôles.
Au final, nos décisions de la vie de tous les jours sont toujours multi-factorielles, mais elles s’inscrivent dans ces trois tendances : soi, l’autre, l’environnement.
En matière d’intelligence artificielle, je propose donc de déplacer la discussion – et non le débat pour-contre – dans cette perspective. Au vu de cette nouvelle ère de l’imbrication, nous sommes déjà confrontés à ces trois pôles d’influence, que nous en soyons conscients ou non.
Prenons l’exemple des usines à serveurs. Elles représentent un désastre écologique engendré par cette course effrénée à l’IA. En même temps, si je veux rester compétitif ou à la page dans mon rapport aux autres, voire simplement continuer à utiliser certains outils, je suis forcé, pour ma survie personnelle, d’utiliser cette IA malgré tout. Les trois pôles – rapport à soi, aux autres et à l’environnement – sont sollicités.
Il est évident que chacun, en fonction de ses circonstances de vie, se positionnera différemment. Est-ce alors une voie ouverte au je-m’en-foutisme et au fatalisme du “chacun pour soi et advienne que pourra” ? Ce qui est, au passage, le terrain fertile des puissants du monde, qui pourront continuer à s’enrichir démesurément ? Non. Mais évitons, là encore, la culture de la polarisation pour entrer dans celle de la discussion.
4 – Quelle voix de l’Église ?
Avant tout, je rappelle que l’idée est d’éviter la diabolisation de l’intelligence artificielle en se plaçant dans une posture polémique ou binaire. Il est bien plutôt question d’entrer en discussion et dans une dynamique de responsabilisation. Une responsabilisation de chacun, invité à prendre en considération les trois pôles que sont ses propres besoins et aspirations, ceux de la communauté et de la société, ainsi que ceux de l’environnement, notre habitat.
Pour se positionner dans ce champ de tensions, voici quelques éléments clés que l’Église peut offrir face aux enjeux de société qu’implique cette nouvelle ère de l’imbrication.
Nous l’avons vu précédemment, la marchandisation de la société et de l’humanité réduit les êtres humains à des numéros de clients, à des adresses IP qui seront considérées comme des cibles marketing à exploiter dans tous les sens. Il s’agira d’extraire et de manipuler leurs modes de pensée pour gagner de l’argent par la revente des données, ou par l’exploitation de ces dernières dans le but de revendre aux mêmes personnes des produits et des services qui leur sembleront essentiels, alors même que c’est la machine qui aura fait émerger ce besoin. Face à cette tendance sociétale, plusieurs paroles peuvent être transmises.
L’Évangile est gratuit
La foi chrétienne s’offre et s’accueille gratuitement. C’est un choix personnel, une réponse à l’appel du Christ à le suivre. Cette conviction du cœur et de la raison ne s’achète pas et ne se vend pas. Certes, des dons sont possibles. Certes, pour certaines activités ecclésiales, il faudra payer quelque chose. Mais, fondamentalement, le rapport à l’argent n’influe en aucun cas sur la qualité de la foi personnelle.
En ce sens, une Église est un lieu voué à extraire les personnes de la guerre financière qui fait rage. Un lieu où les personnes peuvent venir telles qu’elles sont, sans la crainte d’être considérées comme des chiffres ou des objets de marchandisation. La foi est un cadeau.
L’humanité avant tout
Au cœur de la foi chrétienne, au cœur du cœur de Dieu, au cœur des préoccupations de l’Église, au cœur de la création, se trouve l’être humain et son humanité. C’est le centre des intentions et des préoccupations. Comment accompagner, soutenir, encourager, équiper, envoyer, bénir son prochain, qu’il soit croyant ou non, dans sa vie de tous les jours ?
Comment être une source-ressource qui permettra à chacun et chacune de traverser les étapes et les circonstances de sa vie en toute sérénité, dans une dynamique positive, vivifiante, espérante ? Face à l’omniprésence de l’IA et à la déshumanisation de la société, l’Église peut offrir une réponse vivante et positive en ré-humanisant la société, en croyant en l’humanité, en sa valeur, en son potentiel, en son avenir. La vie est un cadeau.
S’ancrer dans la réalité
Dans une société du doute, marquée par une culture de post-vérité, apparaît une nouvelle caractéristique : la post-réalité. Peut-on encore croire et faire confiance à la véracité des images et des récits qui leur sont liés ? Tout ce qui nous est dorénavant proposé est susceptible d’être un fake ou, à minima, une représentation faussée, transformée, améliorée d’une réalité.
Où est le vrai ? Donner une réponse à cette question ne sera plus possible. La question qui subsistera sera : l’intention est-elle honorable ? Et si oui… pour qui le sera-t-elle ? Si toutes les interactions avec l’image deviennent douteuses, le seul rapport à l’information via le numérique sera une relation à l’incertitude.
La seule alternative restante, pour se dégager de ce rapport à une pseudo-réalité, sera de s’extraire de ce rapport à l’image pour revenir à des relations avec de vraies personnes, en présentiel, face à face. L’Église offre déjà des espaces propices aux interactions, à la relation, à l’amitié vraie et non soumise à des filtres artificiels.
Des espaces multiples, adaptés aux sensibilités et aux aspirations de tous, quelles que soient les générations, quelles que soient les aspirations. Des lieux où le non-verbal, le regard, les paroles et les interactions retrouvent toute leur complexité, leur spontanéité, avec joies et déconvenues, tensions et amitié. C’est une ré-humanisation des relations, une réactualisation des interactions dans l’éphémère, la transparence et l’unicité de l’instant. La réalité est un cadeau.
Sortir de l’isolement
S’habiller de cette sur-peau intelligente qu’est l’IA, c’est revêtir un filtre permanent. C’est filtrer ses pensées, ses actions, ses paroles par le filtre de l’IA, qui proposera ensuite la manière la plus adaptée de réagir. C’est une enveloppe qui va nous couvrir. Mais de quoi est constituée cette enveloppe ?
Comme souligné précédemment, nous ne savons pas de quoi seront constitués les algorithmes. Par contre, nous savons que l’IA a comme vocation de faire de nous des êtres humains améliorés, augmentés, qui agiront de manière plus poussée, plus performante, plus réfléchie, plus adaptée… Sauf que, nous l’avons vu, l’IA nous renvoie une image de soi.
Se fondant sur notre profilage à partir des masses de données partagées, elle va créer une sur-peau sur mesure et va donc nous envelopper, nous enfermer, dans un mode de pensée totalement adapté à nous : une sorte d’autosuggestion positive, de pensée positive qui va constamment nous caresser dans le sens du poil et aller dans notre sens.
L’IA sera notre double et non notre interlocuteur. Nos décisions, nos réflexions seront dirigées par une auto-validation. Ce sera moi face à une représentation algorithmique, binaire, de moi-même. Mais où se trouve l’altérité ? Où se trouve l’étranger, le différent, celui qui a une autre histoire, un autre point de vue ? Où se trouve la place pour la discussion, la réflexion, la co-élaboration de la pensée ?
Le danger de l’isolement, de la solitude et, avec eux, de la crainte de l’autre surgira immanquablement. Dans une société où je suis seul face aux autres, chacun isolé sous sa peau protectrice, l’autre sera perçu comme un danger. L’humain se sentira en compétition permanente avec les autres, qui semblent, eux, avoir mieux réussi, s’être mieux développés. En bref, c’est une société d’estropiés relationnels qui pointe le bout de son nez.
Qu’en sera-t-il ? L’Église peut offrir ce lieu de rencontre, de vie communautaire, un lieu où l’on se dévêt de notre peau augmentée pour être soi, avec toutes nos fragilités, les uns face aux autres. L’Église est un cadeau.
S’accepter tel que l’on est
Nos imperfections ne seront plus cachées. Nos fragilités seront au cœur de notre humanité. Elles seront accueillies, reconnues et acceptées comme faisant partie de nous. Elles feront partie prenante de nous et marqueront nos interactions. Nos cicatrices, nos plaies, ne seront plus cachées sous ce vêtement numérique.
L’IA ne sera jamais une nouvelle conscience. Elle ne prendra jamais la place de notre cœur, de notre esprit, de notre être intérieur. L’IA n’est pas une version moderne du Saint-Esprit qui s’inscrit au plus profond de nos cœurs. L’IA est un vêtement sous lequel on se cache. Nos fragilités sont un cadeau.
Poser un regard critique
Dans le christianisme, la branche réformée a développé un rapport particulier à la question du doute : celui du regard critique. Derrière cela se trouve une remise en question permanente des certitudes. Une mise en perspective, une recherche, une réflexion qui évolue et se diversifie avec le temps et avec les sensibilités théologiques.
J’aurais tendance à résumer la théologie chrétienne à un : “Il s’est passé quelque chose après la mort du Christ.” Ce “quelque chose”, communément appelé “résurrection”, est le cœur de la foi chrétienne. À partir de là… tout est envisageable, mais tout n’est pas valable non plus.
La foi réformée est donc profondément critique et assume pleinement la question du doute. Le doute est le moteur de sa pensée. Mais qui dit doute dit aussi confiance ou foi. En effet, l’un ne va pas sans l’autre. Bien que le doute engendre une réflexion scientifique, démontrable par la raison, il implique aussi une part de confiance ou de foi, en ce sens qu’être chrétien implique qu’il y a une réalité, une vérité, une divinité qui nous dépasse.
Et cette foi, impalpable à prime abord, s’incarne pleinement dans la vie de tous les jours, dans les pensées et dans les actes. Ce n’est donc pas une sur-peau, un montage de filtres, mais le fruit d’une réflexion intérieure, critique et personnelle, qui adopte une confiance en un Tout-Autre, en Dieu, atteignable et compréhensible par le moyen de la foi chrétienne.
Cela peut paraître étonnant de l’extérieur ; cela demeure profondément personnel. À partir de là, le chrétien n’est pas rempli de certitudes, mais il est rempli de doutes. Et il avance, tant bien que mal, sur le chemin de la vie.
Or, c’est cette dynamique d’être humain en marche, en cheminement, qui est une réponse forte à donner à l’IA. Car l’IA propose des certitudes, des faits, des solutions, des réponses prédigérées et toutes faites, trop souvent reçues comme indiscutables. Si la société est en recherche de sachants, de savants, l’Église peut considérer l’humanité comme une humanité apprenante et en marche, posant un regard critique et lucide sur les enjeux de société. Le doute est un cadeau.
Poser un regard d’amour
Une chose que les machines ne peuvent pas expérimenter, ce sont les émotions et les ressentis. Elles peuvent analyser leurs manifestations et en déduire un code de conduite, ou élaborer une méthodologie pour les déclencher et pour les imiter, mais une machine ne pourra jamais ressentir une émotion. L’IA possède, littéralement, un cœur de pierre qui repose sur des serveurs, sur des 1 et des 0.
Son seul moyen restant est celui de “faire genre”. Mais “faire genre” n’est pas une émotion, ni un ressenti, et encore moins de la compassion, de la sympathie, de l’amour ou toute autre émotion : joie, colère, tristesse… Là réside le cœur du message que l’Église peut offrir au monde : celui du regard d’amour.
Un regard qui regarde son prochain dans les yeux. Un face-à-face désintéressé, démarchandisé, dépolitisé, dépourvu de tout jugement et de toute attente. Un regard qui accueille l’autre pour ce qu’il est, avec ses émotions, ses aspirations, son parcours. Un regard vrai, humain, un regard qui donne de la valeur.
Ce n’est pas pour rien que, dans les Évangiles, le plus grand commandement, celui qui résume tout, est celui de l’amour : amour pour soi, pour l’autre et pour Dieu. L’amour est un cadeau.
Rêver, créer et vivre
L’IA repose sur le passé. Elle cumule les connaissances et analyse les expériences passées, les décortique et propose des réponses qui ne sont que des émanations du passé. L’IA sait faire preuve d’ingéniosité et d’inventivité, mais elle doit aussi se contenter de le faire dans les cadres de compétences et de connaissances qui sont les siens.
Peut-être qu’un jour – et ce jour est probablement déjà là -, l’IA pourra croiser des données de telle manière que son inventivité et ses chemins d’analyse lui donneront l’apparence de la créativité. Mais la créativité repose sur quelque chose que les machines n’auront jamais : la capacité de rêver et d’aspirer à autre chose. En d’autres mots : elles n’auront jamais une âme.
Cette capacité de divaguer, de rêver, d’imaginer une œuvre, un projet, une vie différente à partir de ressentis, d’idées vagues et d’espérance, est propre à l’être humain. Qui plus est, l’IA présente des œuvres créatrices sans âme, dépossédées de toute humanité. Portées par des algorithmes, elles ne sont pas l’objet d’une projection humaine.
Contrairement aux artistes qui s’identifient à leurs œuvres, ou pour lesquels leurs œuvres constituent une part, une extension de soi, les œuvres de l’IA sont des projets “morts”, que l’on peut ignorer, rejeter sans état d’âme, sans scrupule. Mais une œuvre rêvée et créée par une personne a un sens caché, invisible, un sens que l’on ne peut réduire à des 1 et des 0.
Dans cette société qui risque de devenir apathique, passive, inerte, l’Église peut offrir des espaces de créativité. Des espaces où notre humanité est profondément valorisée, où l’être humain redevient un créateur, un donneur de sens. La créativité est un cadeau.
5 – Conclusion
Il est indiscutable de reconnaître que notre société est en profonde mutation et que l’impact de l’intelligence artificielle sur l’être humain est révolutionnaire. Mais l’Église peut apporter une réponse à ces enjeux à travers une mise en valeur de l’humanité de chacun.
Plusieurs pistes sont présentées dans cet article : protéger la gratuité de l’Évangile, valoriser la vie, vivre dans la réalité, se rassembler en communauté, accueillir les fragilités, embrasser le doute, poser un regard d’amour, redonner une place à la créativité.
Le défi réside en notre capacité à proposer des espaces qui permettent de vivre cette réalité « parallèle » dé-numérisée où la valorisation de notre humanité se tiendra au coeur de nos préoccupations.
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